Après une journée de piste cahoteuse, capote grande ouverte, à prendre du soleil et du bonheur plein la figure, nous avons déplié la tente, allumé un feu et dépoussiéré la guitare dans un petit coin de brousse à l'écart. Nous redoutions les nuées d'enfants qui se précipitent sur vous en criant "Bidon, Bidon !" ou "Cadeau, Cadeau !" ou "Toubab, Toubab" ou seulement "Ca va, Ca va ?" pour les plus discrets. Les sentiments que l'on peut avoir à l'égard de ces enfants vont d'un extrême à l'autre : une fois on prend en pitié leur misère qui fait d'une bouteille de plastique le plus précieux des trésors, l'autre fois on critique les touristes qui donnent des cadeaux à tout va et les encouragent dans la mendicité et l'assistanat.
Bref, nous recherchions la solitude et nous l'avions trouvée. Elle nous avait permis de refaire un peu le monde avant de sombrer dans un profond sommeil dans le nid douillet de la tente.
Au petit matin (je le sentais petit à la lourdeur de mes paupières), des gazouillis d'oiseaux me réveillèrent. Je me recalai prêt à retourner dans les limbes quand j'entendis au milieu des gazouillis de petits rires très doux et très aigus. Ces rires eurent le don de me mettre de bonne humeur et je sortis une tête de la tente pour découvrir quelle espèce d'oiseau avait emprunté à l'homme ce qui lui est propre.
Je tombai nez à nez avec 7 enfants en rang d'oignons, 5 filles et 2 garçons, qui arboraient un grand sourire et m'observaient (désormais silencieusement). Je les saluai. Ils rirent sous cape de leur petit rires cristallins et se remirent à gazouiller.
Mis en joie par cette découverte, je ne pus m'empêcher de réveiller Gaétan pour lui en faire part. Après avoir vainement essayé d'échapper à mon enthousiasme, il se réveilla pour de bon et avant de m'écouter sortit se soulager.
Quelques minutes plus tard, il revint sous la tente avec un grand sourire. Lui aussi avait été observé. De A à Z. Je renouvelai son expérience pour un même résultat. C'était un peu gênant mais très amusant. Cela rappelait le film "Les Dieux sont tombés sur la tête" : les petits nous observaient avec une extrême curiosité, du lavage de dent au rangement de la tente, sans aucune gêne mais toujours en rang d'oignons, dans un silence entrecoupé de gazouillis et de petits rires.
La bouteille d'eau vide que j'avais laissée sur la voiture était toujours là. Ce n'est presque rien pour nous mais pour eux c'est presque tout : c'est le meilleur moyen pour eux d'emporter de l'eau lorsqu'ils vont à l'école (pour les plus chanceux) ou lorsqu'ils vont garder les chèvres (pour les plus nombreux). C'était presque tout pour eux, c'était à portée de leur main mais ils ne l'ont pas prise. Ils ont attendu sagement que nous nous réveillions. La malle que j'ai vissée à l'arrière de Rossinante et qui ferme à l'aide de 2 cadenas me parut alors bien superflue (en Afrique au moins elle l'était certainement dans la mesure ou mise à part l'arnaque de M'Bour, je n'ai pas eu à me plaindre du moindre petit vol, même le plus insignifiant).
Ayant enfin été apprivoisés par ces 7 petits, nous nous sommes détendus et avons vaqué à nos occupations suivis par 14 yeux toujours aussi attentifs. Finissant les bouteilles d'eau, nous leur tendîme les "Bidons". D'autres les réclamaient à cors et à cris. Eux, loin du flot des toubabs (blancs) n'ont même pas osé nous les demander. C'est pourtant ce qu'ils espéraient car ils furent ravis et leurs rires se firent plus sonores.
Ce n'est que lorsque nous quittâmes finalement le campement qu'ils quittèrent leur timidité pour nous remercier et nous témoigner leur sympathie en courant derrière la voiture et en criant. Contre deux bouteilles de plastique, nous avions gagné une grande banane J pour toute la journée.