Voyager seul a de nombreux avantages sur lesquels je reviendrai sûrement mais voyager à deux, surtout après un mois seul et quelques déboires, est un luxe que je ne refusai pas : un parent, mon cousin Gaétan me faisait l'amitié de venir partager 15 jours de voyage au Mali.
Après être descendu de l'avion, il avait passé une courte nuit à Bamako puis était monté pour un trajet de 12 heures dans un bus dont je guettais fébrilement l'arrivée. Retrouvailles à minuit autour d'une petite bouteille de rouge et d'un saucisson sur une terrasse qu'avaient la délicatesse de délaisser pour l'occasion les moustiques ; des conditions idéales pour échanger nouvelles de la famille contre anecdotes de voyage, parfums de la vie quittée contre promesses de rencontres.
Le lendemain, après une visite à l'évêque, nous prenons la route direction Diéma. Je prends le volant et dispense conseils et remarques sur la façon de traiter Rossinante. Puis, je cède, avec plus de difficultés que je ne l'aurai cru, le volant à mon cousin : "Attention quand tu rétrogrades à ne pas passer en première, tu risques de tout péter", "Non Gaétan, quand tu entends le cliquetis, tu dois ralentir !", "Si je peux me permettre, je crois que tu attaques ce tournant à trop grande vitesse".
Il pensait sans doute retrouver un baba cool en voyage et se retrouvait en compagnie d'un monomaniaque. Je fus aussi surpris que lui par mon attitude mais il me fallut plusieurs jours pour monter à la place du passager sans stresser le conducteur.
Arrivant le soir à Diéma, nous appelons Djibrill, le contact que nous avait donné Jean-Parfait. Quand nous le joignons, celui-ci est en rade en brousse : il était parti chasser et a eu une panne de batterie. Déjà au téléphone, il est mort de rire. Nous partons le retrouver pour l'aider. Posté sur le bord du goudron, il nous intercepte et cours devant nous jusqu'à sa voiture en contrebas. Il boîte beaucoup mais compense avec une énergie à toute épreuve et une bonne humeur constante.
Il nous est finalement impossible de l'aider pour sa voiture car le mal est plus profond qu'il n'y paraissait. Il nous emmène donc chez lui et nous y laisse le temps de régler le problème.
Comme nous avons accepté la douche qu'il nous proposait, il nous a donné un seau d'eau qu'il avait faite chauffer et un seau d'eau froide et nous a montré la salle de bain : un coin du jardin entouré de 4 murs en terre. Je suis un peu surpris car jusqu'ici, j'ai toujours vu l'eau courante dans les villes croisées. Pas forcément chaude, mais courante. Toute la ville (pourtant grande) où il habite est en fait plus pauvre que ce que je pensais (il n'y a pas de goudron et je me suis presque ensablé en venant) et la maison de Djibrill contient strict nécessaire mais guère plus.
Après notre douche, nous comatons un bon moment devant des séries brésiliennes en attendant le retour de Djibrill et étant donné l'état de
la R 21 qu'il a prise pour aller sauver l'autre voiture, je me dis que nous ne sommes pas prêt de le revoir.
Effectivement, celle-ci a eu aussi des ennuis mécaniques et c'est plusieurs heures plus tard qu'il nous emmène boire des bières avec son ami Mamadou dans l'un des nombreux "maquis" qui peuplent la région.
Ils ne se voient presque jamais, sont très bons amis et sont "parents à plaisanterie". La soirée est donc plus que joyeuse et les "Mon cher" qu'ils se donnent l'un à l'autre avant de mieux s'envoyer des vannes nous permettent de vaincre la fatigue et le froid par le rire.
Le concept de "parent à plaisanterie" est vraiment étonnant. Il existe dans toute l'Afrique noire et lie ensemble des familles deux par deux selon des règles ancestrales que je suis loin de comprendre. Ainsi par exemple au Mali les Diallo sont parents à plaisanterie avec les Sissoko. Il est donc impossible pour un Diallo et un Sissoko d'avoir de réels différends. S'ils se rencontrent, le Diallo va appeler le Sissoko son esclave et lui demander de faire telle chose pour lui. Le Sissoko va lui répondre "Ah non non non mon Cher, excuse-moi mais c'est toi qui es notre esclave, etc." et il vont tous les deux éclater de rire.
Le concept est étonnant mais la force qu'il a l'est plus encore : en effet, le concept de "parent à plaisanteries" est un véritable ciment de toute la société. Dans les 4 pays d'Afrique Noire que j'ai traversés (Sénégal, Mali, Burkina, Niger) j'ai pu voir qu'il créait certains liens privilégiés au cœur de la société avant même que les rencontres n'aient lieu et mettait à lui seul bonne humeur et fraternité au cœur de la vie des pays.